dimanche 29 juin 2008

Connaissez-vous l’homme le plus influent de l’année ?

Umh… Je vois que vous ne me croyez pas.
Vous laisseriez-vous influencer par ce regard bovin, par cette moustache que l’on dirait empruntée aux Dupont, ou bien par ce style vestimentaire si démodé qu’il confine au déguisement ? L’homme n’est pourtant ni un syndicaliste de la poste ni un cousin de José Bové... Cette année, David Axelrod pourrait bien prétendre selon moi à la couronne d’homme le plus influent du monde.

Si l’apparence de David Axelrod laisse perplexe, vous n’aurez aucun mal à deviner son rôle en lisant attentivement la liste des multiples surnoms qu’on lui prête outre-atlantique :
« le stratège », « l’éminence grise », « le cerveau », « le narrateur », ou plus encore « le faiseur de rois ».
David Axelrod est le stratège qui pourrait bien offrir le siège d’homme le plus puissant du monde à Barack Obama.

Tapi dans l’ombre du désormais vainqueur des primaires démocrates (je rappelle aux lecteurs peu assidus de ce carnet que votre serviteur avait parié sur le jeune sénateur noir aux premiers jours des primaires, dans cet article), David Axelrod est l’architecte en chef de sa campagne électorale.


Ancien journaliste politique vedette du renommé « Chicago Tribune », ce drôle de quinquagénaire décida il y a plus de vingt ans de troquer sa carte de presse pour une carte de visite de consultant politique. Installé à Chicago, il se fit une réputation grâce aux victoires électorales de ses poulains aux postes de maires, de gouverneurs ou de sénateurs. Il fut même derrière l’élection au sénat d’une certaine… Hillary Clinton ! Néanmoins, l’associé du cabinet AKP&D (Axelrod, Kupper, Plouffe & Del Cecato) dut principalement son renom à une spécialité bien particulière : faire élire des hommes politiques noirs en les aidant à convaincre des électeurs blancs. A son palmarès : le premier maire noir d’une grande ville (Chicago), le premier gouverneur noir (Massachusetts), et le seul sénateur noir (un certain Obama, qu’il conseille depuis quatre ans).

Arrêtons nous à son rôle dans la campagne de Barack Obama.
Le désormais célèbre slogan « Change », mot d’ordre de la campagne dénonçant les « politiciens de Washington » et les archaïsmes politiques, c’est lui. La promesse électrisant les foules, « Yes we can » (« oui, nous le pouvons »), c’est encore lui. « Hope » ? Toujours lui. David Axelrod est avant tout un formidable « publicitaire » passé maître dans l’art des slogans populaires et des petites phrases qui restent. Plusieurs instituts de sondage confirment que les slogans d’Axelrod jouèrent à eux seuls un rôle déterminant dans la toute première victoire d’Obama (en Iowa) qui marqua le début d’une ascension irréversible.

Mais David Axelrod n’est pas qu’un homme de messages. Il théorise la campagne participative permettant aux démocrates de s’impliquer dans « leur » campagne, décide d’utiliser massivement la vidéo pour façonner l’image de son charismatique candidat (en produisant des vidéos artificiellement simples pour créer de la proximité et promouvoir l’authenticité du candidat), mise sur l’internet et la « viralité » (pour lesquels il débauche Chris Hughes, le jeune co-fondateur de Facebook). Le résultat : des slogans inspirés, des images magnifiques, et la narration d’une histoire simple, celle d’un système politique en ruines ouvrant la voie à l’ascension d’un homme providentiel.
J’imagine que le stratège de l’Illinois s’étoufferait probablement à la lecture de ma vision simpliste de sa campagne : rendre la promesse politique « accessible » (par des messages simples), rendre le candidat « accessible » (par des vidéos misant sur la proximité), rendre la campagne « accessible » (par internet).
Le tout est financé par la collecte de petits dons de moins de cent dollars auprès de millions de sympathisants, une idée de Penny Pritzker (l’héritière du groupe Hyatt en charge du financement) qui fit la différence avec le camp Clinton.
Mais je ne saurais conclure sans aborder le coup de maître dont David Axelrod partage la paternité avec Jeff Berman, un spécialiste de la cartographie électorale. David Axelrod et Jeff Berman choisirent de mettre l’accent sur les petits états à « caucus » délaissés par le camp Clinton, ce dernier se focalisant sur les « grand états ». II est clair aujourd’hui que les quelques délégués supplémentaires acquis dans ces caucus ont fait toute la différence dans la course à l’investiture.


Lors de très rares interviews concédées au cours de sa carrière, Axelrod lâchait sa conviction profonde : les campagnes ne sont pas histoires d’arcanes politiques ou bilans de candidats, mais la narration d’une promesse lisible portée par une personnalité forte. « D’ailleurs, expliquait-il, je n’invente pas des messages pour un candidat, je conçois une promesse et je cherche ensuite l’homme politique le plus à même d’incarner ce message ». On ne s’étonnera pas qu’il ait choisi le charismatique Obama pour incarner sa campagne d’« espoir » et de « changement ».
Doté d’un réel sens de l’humour, discret mais gouailleur, l’idéaliste est aussi un véritablement « tueur » politique. Dans la course d’Obama aux sénatoriales, on lui doit la médiatisation de documents compromettants sur son principal adversaire au moment le plus crucial de la campagne.

Sur quels sujets David Axelrod doit-il aujourd’hui faire carburer ses neurones de luxe ? L’homme de confiance d’Obama doit probablement apporter son regard de stratège électoral sur le choix du meilleur vice-président pour son poulain, ou définir la stratégie la plus efficace pour affronter le vétéran McCain.
Mais même l’auteur profane de ce site saurait vous dire qu’une question plus stratégique devrait mobiliser Axelrod dans les prochains mois : comment faire basculer favorablement les « swing states », ces rares états susceptibles de verser dans un camp ou dans un autre ? Imaginez que dans ce pays de trois cents millions d’habitants, le futur locataire de la Maison Blanche devra son élection à quelques milliers de voix dans les « big three » (Pennsylvanie, Ohio et Floride), ou au mieux dans cinq autres états disputés (New Hampshire, Virginie, Missouri, Colorado, Wisconsin) !

Les élections sont loin d’être jouées. Mais quoi qu’il en soit, si demain Barack Obama peut s’affaler au choix dans l’un des deux grands canapés du bureau ovale, il le devra à David Axelrod.

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