mercredi 30 avril 2008

Prononcer correctement le mot suivant, une… gageure !

N’en déplaise à bon nombre de journalistes de la télévision qui s’échinent quotidiennement à mutiler la langue française, le mot "gageure" ne rime pas avec erreur ou mineure, mais avec culture ou confiture. En effet, on ne dit pas une [gajeure] mais tout simplement une [gajure].

Pour mieux comprendre cette prononciation, commençons par disséquer ce mot étrange.
Depuis le moyen-âge, le français accole à des verbes un suffixe très pratique, le suffixe "-ure", pour signifier le résultat, le fruit d’une action. Exemple : si vous épluchez, le résultat de votre action sera une épluchure. Si vous bavez, une bavure, si vous vous blessez, une blessure. Il en va de même pour des centaines de substantifs en "-ure", comme… chaussure, raclure, ou crevure.
Gageure appartient à la même famille de mots en "-ure" et provient tout simplement du verbe "gager" (qui signifie parier).

Rafistolons maintenant notre mot.
Nous avons donc le verbe "gager" et le suffixe "-ure". Mais si vous accolez les deux, vous obtenez [gagure], un mot guttural et bien éloigné de la sonorité du verbe gager. On aurait pu, me direz-vous, utiliser le "j" dans ce mot apparu dès le douzième siècle. Mais bien avant Gutemberg, les moines copistes rechignaient à utiliser le "j", trop souvent pris pour un "i". Heureusement, ils avaient leur arme secrète : le "e" muet (appelé aussi "e" caduc). On retrouve encore aujourd’hui ce "e" muet couramment utilisé derrière le "g" dans des mots comme pigeon, encourageant, plongeon, obligeance, sauvageon, bougeoir, ou encore vengeance. Vous le voyez, le "e" sert uniquement à "adoucir" le "g" pour obtenir le son [j]. Dans notre cas, le "e" de "gageure" a donc comme simple et unique vocation de retrouver la sonorité [j] de [gajure].

La gageure, fruit de l’action de gager, est donc un pari. Aujourd’hui, on emploie surtout ce mot dans le sens de pari irréalisable, de défi au bon sens, de tour de force, et l’on emploie par exemple l’exclamation "quelle gageure !" comme l’on dirait "quel pari insensé !".
La réforme de l’orthographe de 1990 suggéra l’écriture gageüre, comme l’on écrit aigüe. Mais une langue ne se réforme pas, elle se comprend, elle se pratique. Le "e" de gageure, bien que "muet", crie la beauté, l’histoire et l’ingéniosité du français. A vous maintenant de propager la prononciation correcte ! Une gageure ?

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